A review by mizlitterature
Hôtel Lonely Hearts by Heather O'Neill

5.0

Quand j’ai vu la couverture d'Hôtel Lonely Hearts apparaître dans la liste des choix de livres audio sur Ici Première, il n’était pas question que je ne l’écoute pas. J’avais déjà envie d’acheter TOUS les bouquins d’Heather O’Neill (ce qui m’aurait rendue très pauvre) et je n’en avais lu aucun. C’était la meilleure façon de découvrir si cette autrice, qui gagne tant de prix, pouvait me plaire. Et avec les 13 heures et 33 minutes qu’il me faudrait pour passer à travers l’œuvre avec la lectrice, je savais que je serais distraite de mon emploi répétitif durant plus d’une semaine, si je me montrais raisonnable. Et je n’ai pas été déçue!

J’ai toujours aimé les histoires complètes, et les histoires symétriques. Je veux qu’on me dise dans quelles circonstances un personnage est né, comment il a traversé les épreuves, comment il a rencontré ses amis, comment il est mort. S’il y a deux personnages principaux, comme c’est le cas ici, j’aime avoir tout en double. J’ai aussi toujours aimé les histoires d’orphelins et encore plus des orphelins qui, plus brillants ou plus talentueux que la moyenne, se détachent du lot. Et, avec Rose et Pierrot, on peut dire que j’ai été servie.

Ce roman est difficile à décrire, à classifier, parce que tout en ayant une trame réaliste, en se situant très bien dans le Montréal des années 1914 à 1941 (allo la symétrie!), avec les guerres, le Red Light, la Grande Dépression, l’histoire baigne dans la magie. Je ne compte plus les fois où les mots «merveilleux», «fabuleux» et «extraordinaire» sont apparus dans le récit. On n’hésite pas élever Rose et Pierrot au-dessus de tout, comme des petits enfants miraculeux, et on raconte leurs malheurs avec autant d’émerveillement et de gravité que d’indifférence. Ils sont tour à tour des self made man et des victimes, inventifs, mais soumis au destin, indépendants, mais influencés par les choix des autres. Dans Hôtel Lonely Hearts, il y a un ours imaginaire qui flirte avec une jeune fille, une religieuse qui viole un petit garçon, une nanny qui couche avec son patron, un testament qu’on brûle, des amoureux faits l’un pour l’autre, des bébés jetés dans le fleuve, des truands gentils, et beaucoup, beaucoup de clowns. Bien que la symétrie, tout comme les histoires d’amour, finisse par se briser, et que le récit soit ponctué de scènes et de dialogues débordant d’érotisme (s’il avait fallu que mes collègues entendent ce que j’entendais… ), ce roman demeure toujours empreint de cette magie propre aux histoires qu’inventent les enfants.

Si je rédige une critique sur ce bouquin, ce n’est pas seulement parce que je devais rédiger un article pour publier hebdomadairement et avoir l’air d’une blogueuse responsable sur Miz Littérature. C’est aussi pour échanger sur un roman avec des gens qui l’ont lu et partager toutes mes petites morts de lectrice. (Je me sens comme Holden Caulfield qui ne cesse de dire «Ça m’a tué» dans L’attrape-coeur de J.D. Salinger.) Alors je fais un paragraphe plein de spoilers, que vous pouvez gentiment sauter la section cachée et reprendre votre lecture.

Top 5 des petites morts, Hôtel Lonely Hearts
Spoiler
5. Quand Pierrot et Rose, tous les deux séparés depuis des années, sont sortis le même soir d’hiver sur Ste-Catherine, bien emmitouflés sous plusieurs couches de vêtements, et ont marché l’un vers l’autre. Plus ils avançaient, plus la narration s’accélérait, changeant de point de vue rapidement, mais ils sont finalement rentrés chez eux sans se croiser.
4. Ex-aequo: Quand Sœur Éloïse a fouillé un bureau et brûlé la lettre que Pierrot avait remis à la Mère Supérieure à l’intention de Rose juste avant son départ. Quand M. McMahon a décidé d’installer Rose dans un appartement pour la garder pour lui tout seul, juste au moment où Mme McMahon voulait la réunir avec Pierrot.
3. Quand il est devenu évident que Poppy connaissait à la fois Rose et Pierrot, qu’elle les a reconnus comme le seul amour l’un de l’autre, mais qu’elle a choisi de ne rien dire.
2. Quand Pierrot a décidé qu’il ne rentrerait pas à Montréal, voulant vivre honnêtement de ce qui le rendait heureux, et que Rose a abandonné La Grande Fantasmagorie des flocons de neige pour rénover et gérer des cabarets montréalais qu’elle avait obtenu grâce à l’argent du trafic d’héroïne (et à l’assassinat commandé de McMahon).
1. Quand Pierrot est mort d’une overdose dans la chambre de l’Hôtel Lonely Hearts, que la symétrie s’est brisée parce que Rose, elle, n’est pas morte, et que Sœur Éloïse est venue lui confier Isaac, le fils de Pierrot et Poppy, avant de se faire descendre en pleine rue sous l’ordre de Rose, qui lui avait pourtant assuré de lui avoir pardonné. (Quelle fin, quand même! Ça m’a achevée.)

Voilà, c’est tout 🙂

C’est en écrivant cette liste de petites morts que j’ai pleinement réalisé que cette autrice m’a complètement chavirée. Et s’il est vrai que les péripéties rendent le roman impossible à déposer, ou, dans ce cas, les écouteurs transmettant la voix d’Alice Pascual, impossibles à retirer, la narration et le style d’écriture sont suffisamment riches pour que le roman soit intéressant même sans le récit de la vie de Pierrot et Rose. Dans son court article pour le site Voir, Jérémy Laniel trouve la phrase juste: «Après quelques pages, on la suivrait n’importe où.» Je vais décidément lire plus d’œuvres d’Heather O’Neill. Probablement que la prochaine sera La vie rêvée des grille-pain, aussi traduite et parue chez Alto. Peut-être que j’essayerai de la lire en langue originale, aussi, pour voir comment la traductrice Dominique Fortier a joué sur mon appréciation du style de l’autrice.

Je veux lire le billet de blogue entier!